Un enseignement à tirer de la vie de l’abbé Cyril Gordien

La vie et la mort de l’abbé Cyril Gordien ont provoqué bon nombre de commentaires et d’articles témoignant de l’impact de la vie de ce prêtre sur une paroisse, un mouvement scout, des élèves… Cette vague de grâces et ce fleuve fertile débordé et retombé sur la terre de nos cœurs peuvent désormais féconder nos existences, nos bons désirs d’avoir une vie qui ne soit pas stérile, une vie qui laisse son empreinte (cf. Saint Josémaria, Chemin, n.1) à l’image de celle de Cyril, à la suite de Jésus-Christ.
Il a été rapporté que plus de 200 prêtres étaient présents ce 20 mars dernier dans l’église Saint-Pierre de Montrouge pour ce dernier adieu à notre frère. Dans son testament spirituel, Cyril témoigne en effet de « son immense bonheur » d’avoir pu bâtir de solides amitiés sacerdotales et d’avoir vécu une véritable fraternité dans la Société sacerdotale de la Sainte Croix dont il faisait partie. C’est à ce titre, comme membre de cette même société sacerdotale, que j’ai pu connaître Cyril il y a trois ans quand je commençais ma vie de prêtre dans la capitale. Je ne suis certainement pas le mieux placé pour parler de Cyril ; des confrères l’ont déjà remarquablement fait, d’autres qui l’ont connu de très près devront s’y mettre aussi… Si ce témoignage est bien peu de chose, il agit sur moi comme un antidote à l’ingratitude, pour, comme Marie, « garder dans mon cœur tous ces événements » et chanter un Magnificat d’action de grâce. Si cette action de grâce et ce « devoir de mémoire » peuvent profiter à d’autres, tant mieux…
Cyril, disais-je, aimait vivre la fraternité sacerdotale. Alors qu’il était responsable des vocations pour le diocèse de Paris, je lui demandai un jour de venir dans un foyer d’étudiants dont j’étais l’aumônier pour nous parler de l’appel de Dieu au sacerdoce. Plusieurs de mes étudiants avaient cette sainte inquiétude et Cyril, habité par ce feu qu’il voulait allumer dans les cœurs, m’a tout de suite dit oui, enthousiasmé, alors qu’il avait fort à faire dans sa paroisse et que les libertés d’aller et de venir n’étaient pas encore totalement rétablies et compliquaient les déplacements en soirée. Sa disponibilité me frappait alors : un oui sans condition et il sort son agenda. On fixe sur le champ une date. Un oui comme un cri joyeux : la joie de servir un frère prêtre. C’est ainsi que je le percevais.
Il faut croire que sacrifier son dimanche soir pour une quinzaine d’étudiants qu’il ne reverrait jamais plus a valu la peine : deux de ces étudiants sont actuellement au séminaire et un troisième, non présent ce soir-là, mais très ami des deux autres a certainement été renforcé dans son désir d’être généreux avec le Seigneur. Il a lui aussi frappé à la porte d’un séminaire. Cyril, je te confie la persévérance de ces trois séminaristes sur ce beau chemin qu’ils ont emprunté. C’est cette « grâce précise » que j’attends de toi comme tu aimes à ce qu’on te les demande… Dire qu’ils sont le fruit direct de son intervention serait peut-être exagéré. Mais ce fut un jalon important dans leur discernement. J’ai su plus tard que lui-même demandait souvent à ses confrères de témoigner de leur vocation devant les jeunes. Que la moisson est belle et grande quand nous, les prêtres, nous tirons tous la charrue dans le même sens avec le peuple de Dieu (parents, professeurs, éducateurs…) ! C’est l’invitation que nous fait la Sagesse : Frater qui adiuvatur a fratre quasi civitas firma (Pv 18,19), le frère aidé par son frère est comme une ville forte, rien ne lui résiste ; pas même les difficultés du temps présent, les crises de l’Église, l’ambiance contraire. C’est ainsi que je vois Cyril : un frère solide qui me renforçait et renforçait les autres par cette fraternité sacerdotale sur laquelle il s’appuyait lui aussi. Il était cette place forte imprenable car il savait compter sur les autres. Ses amis et frères prêtres se « bousculaient » à son chevet de telle sorte qu’il était parfois inutile d’aller le voir lors de ses hospitalisations pour ne pas trop l’épuiser. Quelle ne fut pas ma joie cependant de saisir une opportunité que Cyril lançait par un message collectif un des derniers jours de l’année 2022 dans un groupe de prêtres : « SOS Communion, chers amis, je suis hospitalisé depuis lundi. L’un d’entre vous pourrait-il me porter la sainte Communion ? En union in Christo ». Je pouvais enfin être pour lui ce frère qui le renforce, quasi civitas firma, car Dieu veut compter sur la fraternité pour que sa sainte Eucharistie parvienne aussi aux âmes de ses prêtres.
A la sortie des funérailles, un jeune confrère prêtre me confiait que les quelques conversations qu’il avait eues avec lui avaient constitué comme des moments clés dans son cheminement vers le sacerdoce. Je ne compte plus mes frères prêtres qui m’ont dit sur le parvis ou plusieurs jours plus tard avoir été « retourné », « revigoré », « mis à terre par la grâce ». En sortant de cette église Saint-Pierre de Montrouge, il y avait comme ce désir de poursuivre ce moment fraternel. Ce bon désir peut devenir réalité en nous aimant les uns les autres comme le Christ nous a aimés ; en nous renforçant les uns les autres pour être ces places fortes, cette civitas firma, dans laquelle nos fidèles trouvent un abri, un secours, un repos. Et dans laquelle nous pouvons nous aussi nous réfugier, nous sentir aimés et donc forts comme le psalmiste l’exprime si bien : « Oui, le Seigneur est ton refuge ; tu as fait du Très-Haut ta forteresse. Le malheur ne pourra te toucher, ni le danger, approcher de ta demeure ». Oui, l’amour fraternel et la fraternité sacerdotale tracent le chemin vers le refuge divin afin de trouver « sous son aile un refuge » et dans « sa fidélité (…) une armure, un bouclier. » (Psaume 90).
Abbé Pierre Laffon +
